blog from the dead

Brutus m’a tuer

In Lectures, Sur les écrans on 12 novembre 2012 at 18:40

Par Captain Flemme, pas encore condamné à perpétuité.

« ANTOINE.—Ce fut là le plus noble Romain d’entre eux tous. Tous les conspirateurs, hors lui seul, n’ont fait ce qu’ils ont fait que par jalousie du grand César : lui seul entra dans leur ligue par un principe vertueux et de bien public. Sa vie fut douce ; les éléments de son être étaient si heureusement combinés, que la nature put se lever et dire à l’Univers : C’était un homme.
OCTAVE.—Rendons-lui le respect et les devoirs funèbres que mérite sa vertu. Son corps reposera cette nuit dans ma tente, environné de tous les honneurs qui conviennent à un soldat. Rappelons l’armée sous les tentes, et allons jouir ensemble de la gloire de cette heureuse journée. (Ils sortent.) »

William Shakespeare, Jules César, Acte V scène 5, à lire ici.

Nous connaissons tous l’histoire de Jules César. Nous connaissons tous sa triste fin, la conjuration de Cassius, Brutus, et d’autres sénateurs. Cette histoire a traversé les siècles depuis qu’elle a été narrée par Suétone.

En 1623, est publiée pour la première fois l’adaptation de ce violent évènement par Shakespeare (a noter que ce dernier n’a jamais dirigé l’édition de ses pièces, mais c’est là un détail).

Faisons, pour commencer, un petit point sur l’intrigue de la pièce anglaise.

Résumons donc. César rentre d’expédition couvert d’honneur. Brutus, son fils adoptif se retrouve embrigadé dans une conjuration visant à le tuer. Vers le milieu de la pièce, César est assassiné devant le Sénat, moment que l’on a tous en tête : « tu quoque me filii« . Alors qu’ils pensaient (ou du moins Brutus pensait) faire ceci pour la grandeur de Rome, ils sont chassés de la cité comme des traîtres à l’instigation de Marc Antoine. Les conjurés et leurs hommes sont poursuivis jusqu’en Grèce. Acculés, ils s’arrêtent dans la plaine de Philippes et doivent livrer bataille. Les troupes de Marc Antoine et d’Octave l’emportent. Brutus est contraint au suicide. Fin de la pièce.

Cette version du meurtre des Ides de Mars est donc centrée, non pas sur Jules César comme on pourrait s’y attendre, mais sur Marcus Brutus, son fils adoptif, et un des conjurés. La trame narrative nous plonge au coeur des pensées de ce noble romain, tiraillé entre deux amours, celui pour sa patrie, Rome, et celui pour son père adoptif, César. Autour, circulent machinations politiques, volontés divergentes, …

La pièce et son interprétation ne vont donc pas d’elles-mêmes : Brutus est-il un véreux politicien ? César est-il un véritable tyran ? Antoine aimait-il vraiment César ou s’est-il juste servi de lui ? Qui a tort ? Qui a raison ? Les hommes ne sont-ils que des jouets du destin (comme pourrait le faire croire le personnage du devin, ou le rêve de la femme de César) ? Je pense qu’il faut vraiment se souvenir de cela tout au long du film.

La pièce porte-t-elle une pièce sur l’amour de la patrie ? Est-ce une critique de la société du début du XVIIe ? Derrière cette pièce (comme derrière de très très nombreuses autres) il y a une toile de fond à analyser qu’il ne me revient pas de faire ici (d’autant que je ne connais la pièce que par les yeux du film et donc par l’intermédiaire – déformant – des réalisateurs). Gardons en tête également que la pièce avait été faite pour plaire à un public de contemporains, il y a donc moult références qui nous échappent.

Brutus et le fantôme de César, gravure de 1802 d’Edward Scriven, extrait de l’Acte IV, scène 3.

Il faut imaginer que toutes ces questions se posent à un metteur en scène. Ici, le jeu est encore plus fou puisqu’il s’agit de filmer l’atelier théâtre d’une prison de haute sécurité italienne (Rebibbia, dans la banlieue de Rome). On a donc un réalisateur qui film un metteur en scène qui dirige des acteurs. Le film, décrit comme un documentaire, pourrait être aussi bien une fiction tant on ne sait jamais quand commence le jeu et quand finit la vie réelle.

Ce film qui brouille les cartes, c’est César doit mourir,  en italien Cesare Deve Morire, des frères Paolo et Vittorio Taviani. Il a reçu l’Ours d’Or du meilleur film (au festival de Berlin) en 2012, et la critique a été vraiment excellente : pour la première fois, j’ai vu le site Rotten Tomatoes – rassemblant les critiques diverses et variées – lui donner un score de fraîcheur de 100 %.  Dans nos journaux, les termes élogieux sont légions.


Il ne faut pas, par ailleurs, oublier que ces acteurs ne sont pas de vrais acteurs. Ce sont de vrais prisonniers, comme le rappelle si bien la bande-annonce. Ils sont là pour trafic de stupéfiants, activités mafieuses, homicide, … Et surtout, il y sont depuis un moment et ils y resteront encore longtemps. Imaginez donc des Italiens, en prison pour activités mafieuses qui font une pièce sur un groupe de conjurés qui décident de tuer leur chef. Imaginez comment ils doivent se sentir, les émotions que cela drague chez eux…

Le film retrace tout le montage de la pièce, depuis le choix des acteurs jusqu’à la représentation. Mais le film retrace aussi la pièce de son début à sa fin, faisant évoluer les personnages dans la prison-même. Et cela renforce donc le flou : où est le jeu d’acteur ? Où commence la réalité ? Où finit la pièce ?

On ressort de ce film différent. Différent, pour plusieurs raisons.

D’abord parce que c’est émouvant de se dire que l’on a vu des prisonniers italiens jouer Jules César et recevoir félicitations et ovations lors de la représentation de cette pièce. En fait, on ressort en les considérant comme humains. C’est assez stupide de dire une chose pareille, mais j’ai toujours eu tendance à imaginer (sans pour autant beaucoup y réfléchir) que les prisonniers étaient différents. Là, on se rend compte qu’ils sont comme nous. Ils ont en effet commis un (ou plusieurs) actes répréhensibles, mais ce n’est pas pour cela que ce sont des monstres (je pense à la vision véhiculée par nombre de films et séries où un méchant inhumain tue et détruit tout). Et à ce moment-là, au moment précis où on commence à se rendre compte de cela, on nous assène une vérité encore plus dure. Ces hommes vivent dans une prison. Dans un lieu garni de barreaux, de grilles, de murs quasi nus en béton. Ces gens-là vivent dans un petit Purgatoire. Je ne dis pas qu’il faut qu’ils gambadent dans les prés (car je sens des sourcils inquisiteurs se lever), je relève seulement la dureté et la froideur de l’endroit.

On est différent à la sortie, aussi, parce que justement, ils jouent la pièce dans la prison. Et la pièce, alors, redevient actuelle. Là encore, c’est une vision véhiculée par le cinéma et les media divers, mais pour la première fois, les luttes de personnalités, les luttes de clans au sein d’une prison m’ont parues humaines. Et l’image du prisonnier, une fois de plus, vole en éclat pour laisser place à l’homme derrière.

Tous les acteurs jouent bien. Vraiment. Ils n’ont rien à envier aux professionnels du métier. On sent et on voit tout le processus d’appropriation du personnage. On sent leur sensibilité. On sent leur vécu. Et au milieu d’eux, en ressort un : Salvatore Striano. Et là où le film reprend la pièce, et où on gagne une nouvelle dimension, c’est que cet acteur qui est le plus souvent à l’écran, joue le rôle de Brutus. Il s’agit donc de l’acteur le plus important jouant le rôle le plus important.

Salvatore Striano interprétant Brutus

Pour la petite histoire, sachez que cet homme a été gracié suite à ce film et à cette pièce et est maintenant acteur professionnel. Il n’est cependant pas le seul. Cosimo Rega, jouant le rôle de Cassius, a écrit un livre, tout comme Giovanni Arcuri, qui interprète César. Dans le premier cas, il s’agit de Sumino ‘O Falco, autobiographie d’un condamné à perpétuité, dans le second, de Libero dentro.

Pour finir deux mots. Musique et image.

La musique est tout simplement magnifique. Je suis triste de ne pouvoir vous envoyer un lien vers cette magnifique musique. Comment la décrire : triste, calme, simple. Un pur bonheur. Elle ajoute à ce film une sacrée ambiance. La solitude du saxophone sur la masse de des autres instruments. La musique dessine l’image et interragit avec elle.

Question image, bah c’est beau. Les cadrages sont sobres (prison = sobriété, faut-il aller chercher aussi loin, peut-être). Le noir et blanc durant tout le montage de la pièce, donne au film un côté surréaliste. Puis arrivent les couleurs, utilisées pour la représentation de la pièce face au public et pour ce qu’il se passe ensuite. Et avec elles, on se rend compte que tout est toujours aussi triste qu’en noir et blanc. Les teintes sont fades, les gens demeurent tristes.

Je finirai, non pas par vous exhorter à voir ce film, mais par une question : si, comme le dit la bande-annonce, l’art est la première forme de liberté (qui mériterait des développements philosophiques tentaculaires), alors comment se sentent les prisonniers qui n’ont plus que cette liberté. Essayez d’imaginer leur tristesse. Essayez d’imaginer leur humanité.

Une dernière parole si vous le voulez bien : « Depuis que j’ai connu l’art, cette cellule est devenue une prison ». Dernières paroles du film, premières de la bande-annonces. Je vous laisse méditer sur ces mots de Cosimo Rega.

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