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Kaamelott, série historique ?

In Université Le P'tit Zombie on 22 octobre 2012 at 17:36

Par Quentin, chevalier de la table basse.

L’œil des historiens, s’il est souvent lubrique, est constamment critique. C’est une maladie qui fait malheureusement le malheur de mon entourage. Les visionnages des films historiques donnent lieu à moult réflexions sur l’anachronisme incohérent. Ça énerve les gens.

Et pourtant, y’a quelque fois des œuvres qui sortent du lot et qui font du bien à mon cœur de rockeur. Aujourd’hui, je vous livre la revue historique de Kaamelott.

Petite piqure de « salope de guêpe » de rappel

Kaamelott, série télévisée  diffusée entre 2005 et 2009 sur M6, totalement chapeautée par le magnifique Alexandre Astier*. La série, cocassement drôlatique, ajoute la plume de ce monsieur dans la Matière de Bretagne : les fictions gigotant autour de la légende arthurienne. Un thème relativement intrinsèquement fermé (c’est-à-dire que c’est compliqué de sortir des sentiers classiques Arthur-Lancelot-Guenièvre), mais qui laisse paradoxalement un gros paquet de possibilité.

La série à ses débuts sur M6

La légende arthurienne ne possède pas de base totalement commune, du fait de l’extrême étendue et diversité de la fameuse Matière de Bretagne. C’est d’ailleurs pourquoi on se retrouve avec un Merlin du même âge qu’Arthur dans Merlin, un château qu’on prononce « camelo » dans le film Lancelot, le premier chevalier, Excalibur qui sort de l’eau dans un tableau de Kappes ou encore qui lance des grands éclairs verts dans Tomb Raider Legend.

<3

Affiche de First Knight, un film très peu gnian-gnia (si si)

Kappes, un artiste totalement obsolète

Successeuse du créneau horaire de Caméra Café, la série s’est développée pendant trois saisons (ou Livres) sur des formats courts (environ 3 minutes), et a opéré dans la quatrième un début de mutation vers un format long. Les saisons cinq et six, quoique diffusées en format 7 minutes, furent construites pour des épisodes d’environ 50 minutes. Le fameux « format américain ».

Pourquoi je vous détaille ceci me direz-vous ? C’est bien simple : la rupture des formats, qui correspond également avec une nette rupture dans le ton et la réalisation de la série, se confond avec la rupture « historique » de Kaamelott. Entendez par là qu’à partir de la saison 5, on tape dans le sublime.

Les trois premiers livres : le flou du médiéval-fantastique

J’aime tellement cette scène

Difficile de se situer dans la première phase de la série. Heureusement pour nous, Alexandre Astier a laissé des petits indices : car pas de « décor en papier mâché » dans Kaamelott. L’absence de datation initiale ne nous aide pas, mais force est de constater que ne pas dater, c’est ne pas se prendre pour un historien. Mieux vaut donc oublier l’année pour ne pas mettre en colère les puristes (du moins, pour le moment). Un choix judicieux, surtout compte tenu de ce qui suit.

La Bretagne : la faille vérité/fiction.

Le pays breton désigne au sens large, les actuelles Grande et Petite Bretagne. Grâce à un travail d’historien pertinent et très utile, nous connaissons aujourd’hui toutes les histoires de ces deux régions. Toutes ? Non, une petite période résiste encore et toujours aux érudits : le très haut moyen-âge, voire même la fin de l’antiquité. Ve, VIe siècle… ces eaux-là. Outre-Manche, le récit véridique des évènements est plutôt approximativement flou. Invasions scandinaves et germaniques, fuite des Romains, migration des Bretons vers le continent. Personne ne sait très exactement ce qui se passe, ni qui dirige l’île, ni combien de putain de temps.

Alors, résumons…

La version la plus probable, c’est qu’en fuyant face aux Saxons (ex-voisin des Francs quand ils habitaient encore en Germanie), Scots (venant d’Irlande) et Angles (de l’actuel Danemark), Rome a laissé derrière elle une province sans défense (exception faite du Mur d’Hadrien). Entre le moment où les dominations changent de camp, il se pourrait qu’un homme, un Breton, ait coalisé les locaux pour aller casser de l’envahisseur. Un chef de guerre en somme. Il serait tout-à-fait possible également que ce bonhomme ait reçu une éducation militaire romaine, ce qui explique qu’il ait pu se battre efficacement pour contenir les méchants, du moins pendant quelques années. Cette personne serait celui qu’on nomme aujourd’hui, « le roi Arthur ». Le reste n’est que fantaisie médiévale.

Un saxon du film King Arthur. Assurément une personne sympathique.

Médiévale ? Vous avez dit médiévale ? Oui, car la légende du roi Arthur a été écrite au XIIe siècle, par des romanciers en mal d’amour. Cela explique deux choses : d’abord, l’extrême diversité et les ressemblances troublantes entre les légendes du monde entier. Si les auteurs du XIIe siècle romancent une histoire qui s’est passée sept siècles auparavant, ils ont eu le temps de compiler plein d’histoires venant des quatre coins du monde. Ensuite, ça explique le coup des armures et des religions qu’on verra encore après.

Kaamelott au XIIe siècle

Le royaume de Logre, originellement Loegrie dans la version de Geoffroy de Monmouth (XIIe siècle), est une version rétrécie de l’Angleterre d’aujourd’hui. Considérant qu’une partie des Bretons ont fui vers l’Armorique et la Galice, on pourrait penser que les fameuses provinces continentales fédérées citées dans Kaamelott s’y rapportent. En réalité, on touche un morceau assez flou. La série évoque l’Armorique, l’Aquitaine et Gaune.

Gaune, c’est plus ou moins la Mayenne actuelle, avec peut-être un bout de Basse-Normandie. L’Armorique, c’est l’actuelle Bretagne et le Cotentin. L’Aquitaine en revanche n’existe pas tellement en tant que tel avant les royaumes Francs (Neustrie, Austrasie, etc.). En fait, à l’époque où aurait existé Arthur, cette région était encore sous domination Wisigoth. Ce n’est que plus tard, quand Clovis aura repoussé les Wisigoths vers la péninsule ibérique et aura légué à ses fils son royaume divisé en 3, que l’entité du duché d’Aquitaine existera.

Désolé donc pour Alain Chabat (le duc d’Aquitaine), mais véridiquement, Arthur n’a pas pu gouverner depuis Kaamelott jusqu’aux Landes. Cependant, la Bretagne telle qu’elle est décrite dans la série se rapporte bien à la construction géographique bordélique du Ve siècle.

Si Arthur a effectivement fédéré ses semblables face à l’envahisseur, les régions de Calédonie (Haute Ecosse), de Carmélide (Basse Ecosse), d’Orcanie  (îles Orcades) et d’Irlande (Irlande) ont tout à fait pu se joindre à lui durant un laps de temps suffisant pour botter le cul des Saxons. Une nouvelle fois, le Ve siècle gagne un point. Une Bretagne forte, unifiée, mais malheureusement éphémère.

Les armures : full metal jaquette.

Détail intriguant. Le paradigme de chevalier grand public ne serait que trop incomplet sans l’armure qui va bien. Après tout, il y a un château, il y a des demoiselles en détresse… . Pour la large période qui nous intéresse, les armures ci-dessus des Seigneurs Karadoc et Bohort  s’apparentent à des revêtements complets de la fin du moyen-âge, comparable à ce qu’on voyait durant la Guerre de Cent Ans ; XIIe siècle grand minimum.

Une armure fin Moyen-Âge, ici durant la Guerre de Cent Ans illustré par le film Jeanne d’Arc de Luc Besson

XIIe siècle… coïncidence ? Je ne crois pas. En réalité, les auteurs de la légende arthurienne se sont inspirés de leur propre époque pour l’écriture. Normal après tout, dans Star Wars IV, Han Solo est bien habillé comme un danseur disco ! Alexandre Astier a donc respecté cela, au début du moins. Kaamelott se plante de quelques siècles, mais ce n’est pas tellement un plantage. C’est même totalement l’inverse : la légende arthurienne n’est pas « l’Histoire ». Bien vu, bien joué.

Cela dit, les armures vont disparaitre dès la saison 5. La fameuse rupture historique, mais on y reviendra.

J’aime tellement cette scène aussi

Les ennemis : « pas changer assiette pour fromage »

Biographie ?

Burgondes, Saxons, Ostrogoth, Romains, Vikings, Vandales… globalement, on retrouve les peuplades germaniques, souvent qualifiées de « barbares » par les demeurés de l’histoire, qui ont circulé dans l’Europe du Haut-Moyen-Âge.

Exception faite des Vikings, qui eux arrivent à ces latitudes avec leurs Drakkars vers le VIIIe siècle seulement. On pourrait faire le rapprochement avec les scandinaves (les Angles, ces fameux ménestrels fort joyeux), qui se déplacent au même titre que les germains, et qui s’installe sur la côte Est de l’Angleterre (« la terre des Angles » bah oui c’est marqué dans le nom depuis le début bordel). La différence n’est pas très grosse en réalité. Et du point de vue du grand public, elle n’existe même pas. Considérant que d’un autre côté, Kaamelott a popularisé les Burgondes, on ne lui en veut pas.

Un petite carte n’est jamais de trop. Situation en Gaule vers 477

Le seul ennemi vraiment dérangeant, c’est Attila. Son apparence physique le fait plutôt ressembler à Ghen Ghiskan (chef mongole du XIIIe siècle). Attila était certes un Hun, mais les Huns étaient simplement des européens de l’Est. Et puis, s’il a bien vécu et combattu au Ve siècle, il n’a jamais mis les pieds en Bretagne insulaire : il a été repoussé à la fameuse bataille des champs cataleu..catila…ceuteutinoc… enfin, celle-là quoi.

Attila (à gauche) joué par Lan Truong. L’acteur est décédé en aout 2007. Oui c’est assez triste, mais ça me semblait important de le notifier.

Rome : « glorieuse cité cosmopolite »

La place de Rome est relativement problématique. La relation entre Arthur et l’Empire (d’occident) est très certainement probable, compte tenu de la situation militaire de l’époque. On a aussi vu qu’il était aussi très envisageable qu’Arthur fut formé par les Romains : après tout on ne devient pas chef de guerre comme ça.

Dans la série, les personnages évoquent beaucoup les relations avec Rome. On parle même de l’empereur actuel : un gamin de onze ans. Une allusion qui n’est pas sans rappeler Romulus Augustule, le dernier empereur romain d’occident, qui régna brièvement durant ses très jeunes années. A noter que dans le film La dernière légion, ce dernier empereur serait le père d’Arthur et aurait récupéré Excalibur dans un temple louche d’une île de la Méditerranée (oui alors des fois les scénaristes d’Hollywood se lâchent un peu).

Romulus Augustule, dans La dernière légion

Nous voilà donc précisément dans les années 470 après Jésus Christ. Tout y est plus ou moins : les Gaules sont chapeautées par des rois (Wisigoths, Francs, Burgondes) vaguement fédérés aux restes de l’Empire romain, les « barbares » pleuvent sur l’Europe de l’Ouest et la situation politique est tellement bordélique que n’importe quel trou de balle peut se voir catapulter chef d’un pays.

Une scène de Rome (2006)

Une scène de Kaamelott. Le décor est étrangement le même…

Religion : nom de(s) Dieu(x)

Là encore, et je cite la série elle-même, « c’est le bordel ». La présence du père Blaise, un personnage totalement inventé par Kaamelott, laisse penser une vague christianisation de la Bretagne. Idem quand Arthur reçoit l’évêque de Germanie, ou quand Elie Semoun hurle « hérétique » à tout bout de champs.

Mais le vif du sujet, le Graal, suscite bien plus de question.

Les dieux celtiques choisissent donc un bonhomme pour retrouver une relique chrétienne, une quête approuvée par l’Eglise, tout ceci sachant qu’Arthur possède une spiritualité orienté vers Mars, le dieu romain de la guerre.

Une question que je me demande : Alexandre Astier aurait-il une estime peu élevée des religions ? Un tel mélange transpire le cynisme, d’autant plus lorsque l’on écoute certaines répliques faites par les ecclésiastiques de Kaamelott : « interdire l’homosexualité ? Mais pourquoi ? » ou encore « Ah oui nan mais quand c’est pour Dieu on peut tuer, au contraire même c’est bien ».

Astier et Marcel Philippot, l’évèque Boniface de Germanie

Au point de vue historique, les religions sont… malmenées. Est-ce bien raisonnable de les mettre en scène ainsi ? Sans doute oui, car le Ve siècle, surtout en Bretagne, a certainement vu défiler toute sorte de gonzes prédicateurs dans tous les sens, prêchant que les malheurs du monde étaient dus aux attitudes mauvaises des hommes et surtout des femmes (oui, ne le nions pas). Le mélange des cultes dérange, mais pose une réalité historique : l’Eglise n’a pas converti toute la Bretagne en appuyant sur un bouton.

Livre 5 et 6 : le Sublime

Armures 0 – Peaux de bête 1

Comme je le disais, les armures y laissent la place à des tenues bien plus probables. C’est un petit détail, mais je le trouve parlant. C’est-à-dire qu’on rentre dans les choses sérieuses.

Les deux erreurs de montage monstrueuses du Livre 6, le tout premier plan (« Ve siècle avant JC ») et le tout dernier plan (le fameux ventilateur), n’entachent pourtant pas une seule seconde la rigueur historique de la série. Le Livre 5 fait finalement peu de référence à l’histoire, excepté cette phrase magique : « tout le fond du couloir est pris par les gars de chez Justinien et ces connards d’Armorique ». Justinien a vécu un peu plus tard, mais ça ne se joue pas à plus de dix ou vingt ans.

L’ultime saison, tournée à Rome aux studios de la Cinecittà juste avant qu’ils ne partent en fumée, est l’aboutissement historique de Kaamelott. Les costumes, les références, tout y est. La série va même jusqu’à différencier le légionnaire du garde prétorien, ce qui entre nous n’aurait rien changé dans l’œil du téléspectateur lambda.

La réalisation est si bien faite que la série apparait comme un véritable OVNI face à ses débuts. Un pari risqué qu’a pris Alexandre Astier. Si quelques fans ont lâché, d’autres se sont encore plus accrochés, et j’en suis.

Patrick Chesnais, alias Sallustius

Pierre Mondy, au centre

A noter les performances extraordinaires de Patrick Chenais et de Pierre Mondy, deux acteurs de théâtre qui éblouissent totalement le paysage. Kaamelott aura été une des dernières productions avec Pierre Mondy, disparu récemment. Il était quand même vachement plus classe en César qu’Alain Delon.

Conclusion

Kaamelott ne devrait pas tarder à débarquer dans les manuels d’histoire. Pas tellement pour les faits, mais plutôt pour l’ambiance. A ce jour, très peu de fiction grand public ont su manier les rouages de la Rome antique aussi bien. Et si on se limite à la France, il me semble que c’est la première. Bien sûr, il ne faut pas oublier que Kaamelott, c’est une production conséquente. Si la politique de non-papier-mâché d’Alexandre Astier a fortement contribué au succès, les soutiens « commerciaux » aussi.

Mais il y a un domaine où la série excelle encore plus : la légende arthurienne. La série est devenue une référence en la matière, sur une multitude de support : musique, télévision, bande-dessinée… et bientôt cinéma.

La série cherchait-elle a être historique ? Je ne pense pas. Mais si elle a cherché à être « Arthurienne » de façon crédible, alors la réussite est totale.

L’aspect magique, c’est que nous ne sommes qu’à l’adolescence de l’aventure Kaamelott. Bientôt dans les salles obscures, la légende arthurienne remettra la Bretagne sur la carte.

*j’ai toujours été quelqu’un d’impartial et de complètement objectif.

Petit encart personnel sans rapport ou presque :

Salut, Chef !

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  1. très bon article, ça m’a bien fait rire!!!! (et je me suis instruite aussi)

  2. Très bon article, très intéressant ! Par contre, le père Blaise n’a pas été totalement inventé par Kaamelott, j’ai déjà vu son nom dans un livre autour de la légende Arthurienne : il était chargé par Merlin de retranscrire les évènements par écrit, un peu comme dans la série donc.

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